Quand il débarque au Monde, à 7 h 30 pétantes le 14 mars 1985, pour photographier une journée dans la vie du journal qu’il lit depuis toujours, Henri Cartier-Bresson a une question : « Yvonne est-elle là ? » Nous le menons dans le bureau du directeur, André Fontaine, qui va piloter la rituelle conférence de rédaction. Autour de lui, uniquement des hommes, une bonne dizaine, en costume-cravate. Et puis, une femme, une seule, Yvonne Baby, la cheffe du service Culture. Cartier-Bresson la capte au centre de son image. Elle magnétise une assemblée grise avec son visage d’une élégance folle, des cheveux d’argent retenus en chignon et la jupe courte au-dessus des genoux. Yvonne Baby, figure de notre journal, grande dame du journalisme culturel, passionnée de cinéma et de littérature, militante d’un art en majesté reléguant les paillettes à la marge, est morte dans son sommeil mercredi 3 août chez elle, à Paris. Elle avait 90 ans.
Yvonne Baby est au cœur de deux bouleversements dans l’histoire du Monde. En 1971, le nouveau directeur Jacques Fauvet, successeur du fondateur Hubert Beuve-Méry, décide de réunir les journalistes couvrant les arts et ceux couvrant les spectacles en un « service culturel », créé pour l’occasion et placé au même niveau d’importance que les services Etranger, Politique ou Economie. Pour diriger ce nouveau service, il choisit Yvonne Baby. Jamais une femme n’avait dirigé un service. C’est d’autant plus exemplaire qu’à cette époque, la rédaction du Monde n’est féminisée qu’à 11 %.
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