Fou Ts'ong, décédé du coronavirus, laisse bien tristes les amoureux de Chopin
Resté longtemps le seul pianiste chinois de renommée internationale, il a été emporté lundi, à 86 ans, par le Covid-19. Evocation.

- Publié le 30-12-2020 à 19h23
- Mis à jour le 31-12-2020 à 12h25

De Fou Ts'ong en concert, on retient le jeu, éblouissant, bien évidemment, mais peut-être plus encore l'élégance, voire une certaine raideur aristocratique qui le faisait s'impatienter ostensiblement quand les toussotements de la salle ne cessaient pas suffisamment vite à son goût. Celui qui fut longtemps le seul pianiste chinois de renommée internationale, et qui est décédé lundi à Londres, à 86 ans, victime du Covid-19, ne supportait pas qu'on retarde ou perturbe la fusion qui s'opérait sous ses doigts entre l'interprète et les compositeurs qu'il chérissait, dont, plus qu'aucun autre, Chopin.
Né à Shanghai en 1934, à une époque où cette métropole déjà cosmopolite méritait son surnom de "Paris de l'Orient", Fou Ts'ong (Fu Cong dans la transcription en pinyin) a grandi dans une famille qui cultivait au plus haut point l'exigence et l'excellence. Mais ce qui aurait dû être une jeunesse heureuse dans un milieu privilégié fut marqué du sceau tragique des événements : l'invasion japonaise, la guerre civile, l'avènement d'un régime communiste qui allait bientôt maudire les arts et les lettres "capitalistes", poussant au suicide les parents de Fou Ts'ong, qui se pendirent tous deux, le 3 septembre 1966, au début de la Révolution culturelle.
Le traducteur chinois de Balzac
Le père du pianiste, Fu Lei, qui avait étudié à Paris à la fin des années 1920, était devenu le traducteur le plus apprécié de la littérature française. Il avait introduit les Chinois à Voltaire et Mérimée aussi bien qu'à Romain Rolland, mais ce sont ses traductions des romans de Balzac qui établirent sa réputation. On a pu affirmer que, sans lui, l'auteur de la Comédie humaine n'aurait jamais trouvé sa place en Chine.
Fu Lei sut encourager d'autres passions chez ses deux fils et, en particulier, les dons de l'aîné pour la musique. Fou Ts'ong eut pour maître Mario Paci, un protégé de Puccini qui s'installa à Shanghai, où il contribua à fonder le futur conservatoire. Nanti d'une bourse, le jeune homme partit en 1953 pour une destination musicale qui, à la fois, présentait le plus grand intérêt et était facilement accessible à un ressortissant de la Chine de Mao : Varsovie.
Lauréat du concours Chopin
Grand bien lui fit puisque Fou Ts'ong termina troisième, en 1955, du prestigieux concours Chopin, remportant le prix spécial de la radio polonaise pour son interprétation des mazurkas (un exercice national dans lequel, dit-on, les Polonais trouvent généralement les étrangers peu inspirés). Aussi est-ce sans surprise que le pianiste consacrera aux mazurkas et aux nocturnes de Chopin des enregistrements chez Sony qui dominent une discographie étonnamment peu abondante. Si Scarlatti, Haendel, Schumann et Debussy firent eux aussi l'objet d'enregistrements, aussi précieux que confidentiels, c'est surtout Mozart qui occupa Fou Ts'ong : des sonates et quelques concertos dont celui pour trois pianos qu'il grava, chez Decca, avec Vladimir Ashkenazy et Daniel Barenboim.
À la différence d'un Lang Lang aujourd'hui, Fou Ts'ong mena une carrière discrète. Après sa formation à Varsovie, il jugea plus prudent de ne pas rentrer en Chine (il n'y retournera qu'à partir de 1979, une fois lancée la politique de réforme de Deng Xiaoping ; il donnera un ultime concert à Shanghai en 2014). L'artiste finit par s'installer à Londres, où il épousa en 1960 la fille du violoniste Yehudi Menuhin. Divorcé, il convola en deuxièmes noces avec la fille d'un ambassadeur sud-coréen, avant de se remarier avec une pianiste d'origine chinoise, Patsy Toh.
Les lettres d'un père à son fils
Fou Ts'ong ne revit par conséquent jamais ses parents. Les quelque 200 lettres que Fu Lei lui écrivit entre 1953 et 1966, et dans lesquelles il traite de questions générales comme l'éducation, ont été publiées en 1981 et sont devenues un succès de librairie en Chine. Les réponses du fils à son père sont malheureusement perdues ; elles ont été brûlées pendant la Révolution culturelle.